Cher(e)s ami(e)s, prenez répit de vos nobles affairements afin de partager en ma compagnie une anecdote à première vue candide. C’était sous les cajoleries d’une brise printanière qu’un sage tibétain nommé Steve, conjuguant biscuit et thé dans un mélange exquis de lividité épidermique et de flegmatisme oriental, m’a un jour confié le regard flâneur : « Mon enfant, la vie est tel un manteau de Gogol, ardu de s’en débarrasser une fois enfilé, et lorsqu’après maintes turpitudes, usé, on l’échange contre un plus chic, c’est pour qu’un fugace scélérat nous le dérobe en une dure journée d’hiver. ». Ne sachant que penser à l’époque, je mis en dépôt pour ainsi dire ce présage énigmatique. Les années se cumulèrent et cambré à mon poste d’intervieweur téléphonique, les conversations harassantes aussi. Aujourd’hui, et voilà l’objet de mes confidences, le mystère se voit enfin percé à jour. Steve me proposait en fait une critique de l’opinion publique et de la grève-séduction. Permettez alors, en vertu de la science que m’a légué 4675,5 heures de décervelage sondagier, de vous convier un tant soit peu à mes égarements.
Pour plusieurs militant(e)s, le 7 mars tient lieu de date charnière, d’un vent répressif entraînant d’ombrageuses menaces, signe d’un climat d’inquiétudes et d’inhibitions. En ces moments où l’on demeure sur notre faim, il en faut bien peu pour se rassasier. Parfois même, de fioritures télévisuelles suffisent quitte à se consoler devant le spectacle de nos anxiétés ruminées dans les gueules du pâturage médiacratique. Ainsi, le jour même, quelques porte-paroles du sens commun ont vivement dénoncé le caractère excessif de l’excès même, c’est-à-dire de cette répression politique tantôt sournoise, tantôt ostensible, qui paralyse le mouvement étudiant à l’âge du sécuratisme obsessionnel. L’opinion publique, croyons-nous, est de notre bord! Mais savons-nous en quoi elle consiste? Les firmes de sondage, par voie de mesures et de statistiques, nous assurent de son caractère scientifique, tandis que les groupes qui y sont chiffrés, de l’autorité qu’elle porte. Pour ceux et celles travaillant dans ces laboratoires impressionnistes, il s’agit précisément de cela : un portrait informe, tachiste en plus d’être livré au subjectivisme du client, vague, évanescent que sitôt emporte le vent, sitôt réfuté par les goûts saisonniers. Enfin, accordons toutes ces pacotilles aux douteuses pratiques des salariés – qui comme vous le savez peut-être – se galvanisent à de sultanesques orgies entre deux sondages classés « incomplet »…
L’opinion publique ne serait donc pas « science », mais figure que l’on doit – selon ses tenants – « mettre de notre bord ». Certains vont prétendre qu’en ce qui concerne la grève, « il faut la gagner sur le champ de bataille médiatique! ». Doivent-ils alors être comblés de la couverture journalistique des derniers jours qui en échange d’une poignée de commotions et d’un œil bousillé, nous sert un profond débat de société sur l’utilisation des bombes sonores? Camarades, nous vaincrons! Il ne reste plus qu’à allouer une dernière offrande (peut-être sous forme de crucifixion qu’en sais-je?) et l’opinion publique, de Douxtrizac à Martine’lo, sera à jamais séduite par nos sanglantes auréoles et apaisée par nos rites sacrificiels! Maudites foutaises d’amnésiques vous dis-je! Jadis avait cours la grève-perturbation et à présent, une fois ce mode opératoire bien criminalisé, il ne reste plus que flagorneries et autres flash-mobs! Le 21e siècle – en cela réside tout son génie – nous propose donc un substitut joliment concocté par l’avant-garde du marketing : la grève-séduction. Une grève qui sans emprise sur les moyens de contrôle médiatique aurait magiquement gain de cause en se pliant à leurs diatribes sulfuriques. L’opinion publique – en voici la lourde définition – se résume à la constellation de tirades pacificotraumatiques québécoites qui norment les convictions et croyances autour desquelles le « juste débat » peut s’articuler. Autrement dit, il relaie le consensus,d’avantage têtu, puisque relevant des mœurs qui ne varient guère au gré du vent. Par exemple, l’opinion publique, indulgente depuis une semaine, suggère que le traitement policier réservé aux étudiant(e)s serait un brin trop « musclé » tandis que le consensus, sur la question plus large de l’éducation, demeure fondamentalement commercial sans que cela puisse changer à court terme. Ainsi, le second délimite les frontières de l’action et du discours « citoyen » (pour parler en langue morte) toléré et tolérable. Et l’influence que l’on peut y exercer – en tant que mouvement social ponctuel – se réduit à son champ restrictif. L’inusité de cette décennie est de superposer à cet accord suprême un outillage juridique post-11 septembre de plus en plus contraignant, des lois sur les « discours haineux » aux applications ambigües, des systèmes de surveillance à faire rougir les nostalgiques du stalinisme et des brigades de contrôle social (comme GAMMA) ayant mandat de répression politique. Comme l’opiniâtreté du consensus se consolide par une logique de suppression « des comportements déviants », tout acte, individu ou groupe s’éloignant de la sacrosainte médiane est décrété inapte au jeu démocratique, voire, « menace à la sécurité ». Dès lors, les accusations de « complot contre l’état » décuplent (le sommet du G20 à Toronto est l’exemple emblématique) et ce, dans un contexte où les mouvements sociaux comme cette grève sont d’un pacifisme névrotique. Les formes traditionnelles de résistance sont dorénavant considérées comme violentes et abhorrées par les vierges médias aussitôt qu’elles perturbent l’accalmie du quotidien. Même Parque pour les versions douces de la désobéissance civile (ie. bloquer une misérable porte), vilipendées à l’aune de la tyrannie de la séduction et de ses lois anti-« terroristes ». C’est à croire que si l’opinion publique nous couvre d’excréments, c’est que l’on doit nécessairement entretenir une hygiène irréprochable! Le « déviant » est de nos jours celui-celle qui sème la dissension, le dissensus. Bref, c’est un démocrate. Non seulement déplaît-il, il dégoûte. S’il porte cet épithète « déviant » et le traitement qui l’accompagne, c’est précisément parce tout espace de conflit est absent, épuré de réelle dispute démocratique, ergo de réelle démocratie. Néanmoins, l’opinion publique, régalienne, elle, demeure souveraine. On lui offre doléances et sacrifices, et libations sanguines, et si nous ambitionnons à la « mettre de notre bord », c’est bien parce qu’elle nous inspire crainte et tremblement. Frémissez, grévistes-séducteurs! vous qui à chaque poubelle renversée (il y en a eu trois jusqu’à présent) s’époumonent avec une expression d’épouvante à mimer l’adage de Quebecor : « Mais que va penser Dubicmac! ». Il va vous haïr, en baver de haine, et vous haïr encore.
La grève-séduction, comme l’insinue le terme, participe d’Eros qui vise l’union avec (en l’occurrence) la médiacratie et s’oppose à la grève-perturbation, qui elle, bloque, occupe, fait pression économique afin de vaincre sur les politiques. L’une existe depuis la création de la FECQ-FEUQ en 1990, l’autre est aujourd’hui déviante, mais historiquement, elle est LA forme de contestation sociale depuis le soulèvement d’Asbestos. Ailleurs en Occident, elle s’enracine dans trois siècles d’histoire sociale. La première est festive, frivole et contribue au ludisme médiatique de par sa nature publiciste tandis que la seconde prend une figure inverse : combative, sérieuse, mais par les temps qui court, invectivée, diabolisée. L’une négocie les défaites, l’autre clame victoire (ou trahison lorsque la première, comme c’était le cas en 2005, la récupère par une entente à rabais). Là où la grève-séduction languit sur le terrain de jeu spectaculaire, la grève, la vraie, fait irruption dans le réel. L’une consolide la logique de l’envoûtement dont se gave le capitalisme avancé, l’autre lui objecte une logique des forces politiques inscrite dans une dynamique de l’histoire. Souffle coupé et poing crispé je m’arrête!
Mes très cher(e)s ami(e)s, si mes jérémiades vous causent quelque soupir d’ennui, je vous conjure clémence. Voyez dans ces grandiloquentes moralisations le signe d’une âme éreintée dont les ténèbres murmurent : « Faut que ça pète, faut que ça pète, t’entends? Faut que ça pète, etc ». Mais croyez-moi qu’aux velléités, nul acte ne sera complice! Parce que camarades, dans deux mois j’aurai 5000 heures de médiocratie à mon actif et que je porte le même foutu manteau, ce vieux carrick usé et odorant. Sans doute qu’il attire plutôt les poux, et moins la volupté, sans doute qu’il répugne, au lieu de séduire, mais il me protège. Voilà qui m’est suffisant. Jamais ne l’échangerai-je contre un autre, sachant – comme Steve le judicieux moine – qu’à vouloir trop plaire à nos contemporains, nous risquons cul-au-vent par une dure journée d’hiver.
Sergei Illich Piotr Zanyiskov, membre slavophile du GROS
