Tout récemment, la ministre de l’Éducation Line Beauchamp exhortait les étudiants à dénoncer l’intimidation et la violence, faisant de cette dénonciation la condition d’un dialogue qu’elle a, de toute manière, toujours refusé d’engager. Les propos de la ministre nous invitent néanmoins à ouvrir une réflexion sur la nature de la violence, et sur l’ensemble des formes qu’elle tend à emprunter au sein du conflit actuel, qui oppose les étudiants au gouvernement libéral de Jean Charest, suite à sa décision de hausser de 75% les frais de scolarité.
Commençons par noter que le terme « violence » est hautement polysémique. En son sens premier et restreint, l’on désigne une action comme étant violente quand, par l’usage de la force brutale, elle cause ou entend causer chez autrui quelque dommage physique ou souffrance corporelle. Évidemment, il n’a jamais été question, au sein du mouvement étudiant actuel, d’encourager ou de cautionner un tel recours à la violence. Les associations étudiantes en grève, aussi organisées soient-elles, n’ont rien de milices, et elles n’ont jamais exhorté leurs membres à la brutalité physique. C’est tant mieux et les choses doivent demeurer ainsi. Or, du côté de leurs opposants, il en va tout autrement, si l’on considère la force abusive à laquelle ont eu recours les escouades policières pour disperser des manifestants pourtant pacifiques, notamment le 1ermars à Québec et le 7 mars à Montréal. Parlez-en à Francis Grenier… Malgré ces faits alarmants, la ministre Beauchamp refuse jusqu’à ce jour de condamner la démesure de ces interventions, sous prétexte qu’elle n’y était pas. Les images parlent pourtant d’elles-mêmes, ce à quoi il convient d’ajouter que la ministre s’est montrée beaucoup moins scrupuleuse lorsqu’il s’agissait de dénoncer l’intimidation dont certains membres du MESRQ – ou devrions-nous dire des jeunes libéraux du Québec – auraient été victimes.
Si notre gouvernement se réserve jalousement le privilège du recours à la violence physique – qu’il le conserve, nous lui laissons –, ce ne peut être qu’un autre type de violence que la ministre Beauchamp invite les étudiants à dénoncer. En un sens plus large, une action peut être qualifiée de « violente » lorsqu’elle vise à provoquer chez autrui, par la contrainte, un tort de nature autre que physique, notamment psychologique, morale, juridique, politique, économique, etc. Ce que la ministre condamne en ce sens, c’est donc, essentiellement, la désobéissance civile, qui tend à contester l’ordre social et politique établi en dérangeant le déroulement normal de quelques pratiques quotidiennes, pour la plupart institutionnelles. Passons rapidement sur le fait que ce type d’actions constitue un des rares moyens dont disposent les étudiants pour se faire entendre par un gouvernement qui, autrement, fait la sourde oreille. Admettons que pour l’ensemble des actions qui se sont déroulées dans un calme relatif, quelques rares individus ont pu se laisser entraîner dans des dérives d’ordre essentiellement stratégiques. Bien plus, accordons même à la ministre que, bien qu’elle se veuille pacifique, la dissidence étudiante participe d’une certaine « violence », en ce qu’elle cherche à troubler et à remettre en question une réalité qu’on nous présente à tort comme étant un consensus. Il convient néanmoins de nous demander si cette forme de violence, qui s’apparente davantage au dérangement, n’est pas le dernier recours légitime chez qui entend procéder à une révision critique et démocratique des institutions de notre société.
En amont de tout cela, la véritable question concerne plutôt ce qui est à l’origine de ce vaste mouvement de contestation. Ne serait-ce pas d’abord la violence même des mesures répressives instituées par ce gouvernement ? La brutalité de la hausse annoncée ne nous invite-t-elle pas, en effet, à parler de violence économique, considérant qu’elle condamnera nombre d’étudiants, ceux qui figurent déjà parmi les moins nantis, à une précarité accrue, voire les découragera de poursuivre leurs études ? La ministre et les recteurs ne se rendent-ils pas eux-mêmes coupables d’intimidation, en invitant les professeurs et les étudiants à franchir les piquets de grève, tout en sachant très bien à quels genres de débordements déplorables de telles consignes pourraient mener ? Enfin, ce gouvernement n’est-il pas imputable d’une insidieuse violence politico-juridique, lorsqu’il refuse de reconnaître la légitimité d’un mouvement pourtant démocratique, lorsqu’il adopte une attitude grossièrement paternaliste et qu’il se prête à un jeu d’épuration du langage qui rappelle la novlangue (ainsi, lorsqu’il n’est plus question d’une grève, mais plutôt d’un « boycottage » étudiant) ?
Bref, avant d’exiger des étudiants qu’ils condamnent d’hypothétiques actes de violence à venir, et qui se font, heureusement, toujours attendre, le gouvernement doit répondre de ceux qu’il a lui-même déjà commis. Il convient sinon de nous demander si les conditions qu’exige la ministre ne sont pas, tout compte fait, déjà remplies et si ce n’est pas précisément en vue de dénoncer la violence que les étudiants prennent la rue, à savoir, la violence que cautionne impunément son propre gouvernement.
Olivier Huot-Beaulieu
